Livres T E T T I G O N I A  
 



 






Tettigonia viridissima

C'est la Grande Sauterelle Verte. Littéralement, Petit Angle Très Vert. Linné dit qu'on la trouve partout. C'est une Macrotère, mais elle ne voit pas bien et sa morsure est douloureuse. Elle naît au printemps et meurt en automne. Entre ces deux pôles, elle a le temps de passer en plusieures mues de larve à l'état adulte. La femelle pond des oeufs en terre grâce à son oviscapte. Le mâle ne fait que chanter de l'après-midi à tard dans la nuit. Il frotte la base de ses élytres l'une contre l'autre. On dirait un violoncelliste. Ses pattes font la flèche de l'archet. Elles lui permettent de sauter loin. Le tympan est situé en haut du tibia, au sommet du genou de ses longues pattes.





C’est une femelle qui est venue se poser en septembre sur une de mes sculptures que j’étais en train de mettre en couleurs. C’est ici, où j’écris, dans la montagne, à 800 mètres d’altitude, dans les Vosges alsaciennes. Il y a une colline granitique très sèche à la faune et à la flore particulières. Sauterelles, orvets, salamandres, mais aussi mulots, loirs et lièvres habitent dans les herbes parmi genêts, églantiers, arnicas, ancolies et un plan de narcisses sauvages. Plus haut dans les airs croassent quelques corbeaux noirs, piaillent pinsons, verdiers, rouges-gorges, mésanges jaunes et bleues, deux couples de geais, un couple de casse-noix mouchetés, quelques bergeronnettes. Une trentaine d’hirondelles tracent leur chasse effrénée et joyeuse. Très haut, les buses planent. Le soir, le chevreuil aboie. La nuit, la chouette appelle.




Tettigonia est donc venue se poser sur la sculpture que j'avais installée pour la journée sur l'herbe coupée. Il s'agit d'un noeud borroméen fait de trois rectangles de poutres noués à la manière des Borromée. Cette famille milanaise de la Renaissance avait pris comme emblème trois cercles noués l'un à l'autre de telle sorte que si l'on en coupe un, tout se défait. C'était pour dire la solidarité des trois branches de la famille, l'une envers l'autre.




Plus récemment, le psychanalyste Jacques Lacan a repris cette figure pour décrire la Psyché, disant que l'Inconscient se structure comme un langage articulé à la manière d'un noeud borroméen en trois registres : le Réel, l'Imaginaire, le Symbolique. C'est là un outil de pensée fondamental dans la psychiatrie moderne, mais aussi pour tous ceux qui s'intéressent à la structure du langage. Cela va beaucoup plus loin que l'on pense et peut s'appliquer à toutes sortes d'énigmes de la vie, depuis la position artistique qui s'interroge sur sa production, à la position philosophique qui s'interroge sur sa pensée, à la position culturelle, historique ou politique qui renvoie toujours à ce noeud de vérité, scindé en trois et pourtant noué.




La chimie contemporaine s'interresse depuis une quarantaine d'année à la topologie, essayant par là de créer des molécules suivant des graphes géométriques. L'ADN s'y prête bien et des réalisations de noeuds de trèfles ou de tresses à trois ou quatre brins deviennent des jeu d'enfants. Il est plus difficile d'enfiler trois macrocycles moléculaires à la manière des Anneaux des Borromée. Mais une thèse de l'Université de Strasbourg décrit l'exemple d'un tel emboîtage. La position de la physique nucléaire est plus convaincante. On trouve en effet deux éléments du Tableau Périodique dont le noyau présente la structure du noeud borroméen. Il s'agit de l'Hélium 6 (2 protons, 4 neutrons) et du Lithium 11 (3 protons, 8 neutrons). Ils sont stables bien que radio-actifs. Si un élément manque, tout se défait.




Décrire des structures à ces dimensions est du grand art. Je n'avais sur la colline qu'un marteau, un burin, une scie et un rabot. J'avais taillé au courant de l'été des mortaises dans des poutres de pin carrées de 15 cm de large. Rabotés et poncés, les trois rectangles s'emboîtaient à la perfection. J'en laissais un démontable pour pouvoir transporter mon oeuvre qui dépasse le mètre cube. J'ai cherché longtemps le moyen de mettre le bois en couleurs pour différencier les trois registres. Une aquarelle, une lasure, une laque brillante... Finalement, j'ai mis une première couche de pigment + liant, et deux couches de pigment pur et de cire incolore. La couleur est douce, soyeuse et profonde. Pour les trois registres, je prenais évidemment les trois couleurs primaires : le rouge, le jaune et le bleu.





À quoi correspond chacune d'elles ? Le réel est-il rouge, jaune ou  bleu ? J'ai l'habitude de considérer le bleu à part, rouge et jaune étant des couleurs organiques. Le bleu est le lieu de nos projections vers le ciel ou vers un hors-lieu : le symbolique va bien au bleu. Le sang nous tient peut-être à témoins de ce que nous sommes vivants. Le rouge est bien réel. L'imaginaire n'en finit pas de nous fuir, c'est ce que l'on appelle l'urétral, il est jaune. Il est aussi plein de lumière.




Un noeud borroméen dans la troisième dimension épousera les trois directions de l'espace. Chez Borromée, on parle de ronds plutôt que de rectangles. Dans ma sculpture, il s'agit de poutres qui s'assemblent à angle droit. Pour une meilleure plastique, j'aurais dû prendre des chambres à air. Il y aura un rond horizontal, un vertical, un transversal. Le réel se tenant debout, le rond rouge sera vertical. L'imaginaire est le plan de la vie, le jaune sera horizontal. Le symbolique vient lier les deux, tout en ayant une position tranchante. On dit qu'il fait la coupure. Le bleu sera transversal.




Il fait beau. Enfin les trois ronds, chacun dans sa couleur, s'accordent l'un à l'autre. La sculpture trône sur la colline. Elle ressemble à un fauteuil. Elle dégage deux ouvertures. En l'une, le rouge chevauche le bleu qui chevauche le jaune. En l'autre, c'est l'inverse. On appelle de telles ouvertures dans un noeud un triskel : trois brins se croisent avec des dessus-dessous. Il existe aussi des quadriskels avec quatre brins. Ici, les deux triskels se font face, séparés par le bleu du Symbolique. Un triskel tourne à gauche, l'autre tourne à droite. Nous avons là les deux sens de l'espace courbe.




On remarquera que représenter un noeud borroméen en 3D permet de se rendre compte de certaines particularités que l'on ne peut atteindre en 2D. Ceci dit parce que beaucoup de personnes qui travaillent avec cette représentation s'en font une idée horizontale, sur une feuille de papier. En 3D, on s'aperçoit par exemple qu'il n'y a pas des noeuds à droite et d'autres noeuds à gauche, mais qu'il s'agit bel et bien du même noeud qui possède en lui-même quatre triskels à droite et quatre triskels à gauche, chaque triskel étant avec son semblable, en symétrie conjointe dans le plan et opposée dans l'espace.




Le fauteuil montre clairement deux ouvertures. En fait, deux autres sont derrière le dossier et quatre autres sous le siège. Ce n'est important que géométriquement et au niveau de la structure du noeud borroméen. Plastiquement, il s'agit bien d'un fauteuil un peu comique car il y a une place à droite et une place à gauche. Mais à mon sens, il s'agit du fauteuil d'une même personne qui incarne les deux possibles. Je l'appelais le Fauteuil d'Isis, pensant rejoindre par là la structure mythologique de la coupure et de la quête du sens (perte et retrouvailles d'Osiris).




Voilà le Fauteuil d'une Reine mythologique installé sur la colline. Le ciel est bleu, à peine quelques cumulus blancs. J'ai passé la matinée à remettre une couche de cire sur les trois registres, le rectangle jaune, le rouge, le bleu. J'ai enfilé le bleu dans le rouge et ai fermé avec le jaune dont j'avais gardé un côté démontable. L'émotion fait frémir. On court un peu sur des oeufs quand un travail de deux mois et une cogitation de plusieurs années se trouvent enfin réalisés. Pour encadrer le fauteuil qui a l'air d'une Maya nue, d'une vérité toute simple ou d'un grand chien, je l'ai entouré de douze plots en trois fois quatre couleurs. C'est une histoire de couronne ou de sages autour du trône ou de petits nains ou de pouvoir s'asseoir si l'on est un enfant.




Cela a maintenant une allure de jardin japonais. Quelque chose de vraiment concret dans le concret. J'entrais dans une église, dans la représentation symbolique de quelque chose me dépassant. Je prenais l'appareil photo pour en garder une image. Je chassais quelques mouches. Les hirondelles piaillaient, rasant le toit de la maison. Un papillon est venu se poser sur le jaune et une grande sauterelle verte au milieu du dossier rouge. Elle était agile. Ses pattes crochues s'accrochaient dans la cire à la verticalité de la paroi. Ses longues antennes balayaient l'air. En voilà une surprise ! L'art intéressait la demoiselle. Je pris quelques photos, mais n'avais qu'un petit appareil et doutais fort du résultat. La sauterelle s'agitait. D'un bond, elle vint se mettre sur un coin des poutres, ce qui me valût un joli déclic photographique. Mais bientôt, élastique et imprévisible, elle disparut dans les herbes du pré.




Il faudrait aussi parler des Muses et des Grâces. On n'érige pas une sculpture aussi abstraite soit-elle sans un rapport au caché de l'univers, au non-dit du discours, à la béance que laisse justement l'abstraction de la chose manifestée. Dans cette béance se faufile notre rapport au secret de notre inconscient, à nos convictions culturelles, à la vie surnaturelle. La muse se tait. Elle n'accompagne que de manière sporadique, et généralement au niveau de l'être, en pleine parole et sans preuve matérielle. La croira qui veut ! Cependant, si création il y a, si preuve matérielle lui est fournie de son existentialité d'au-delà de l'écran du réel par une sculpture, une musique ou un poème, un risque délibérément pris sur le langage, alors la manifestation de l'Autre, intrinsèquement attaché à l'oeuvre mise en jeu, se fait sentir en tant qu'ouverture au jeu de la parole. L'enfant sourit à son propre désir.




C'est une drôle d'alchimie. Gracieux ou diabolique sont en nous et nous possèdent. La Grâce est désirée et reconnue comme Autre ou comme essence du divin. Le Diable fait peur et est généralement refoulé au plus profond des abîmes de notre petite personne. Devant le Noeud Borroméen qui prend sa place là sur la colline, sous le ciel et le soleil, et qui brûle de sa vérité colorée comme un buisson ardent dans le désert, je me pose la question de la manifestation du divin dans l'oeuvre ou de l'oeuvre et de sa manifestation. La rendre réelle, est l'acte du divin. La laisser parler, agir sur nos consciences, est acte de conservation ou de transmission. L'exposer est le risque de la foi.




Dans cette foi, l'oeuvre vient parler d'elle-même. Elle vient s'habiter, témoigner d'une habitation intrinsèque. Il a fallu y croire pour la représenter. Maintenant, il suffit de l'écouter. J'ai eu le temps dans ma vie d'artiste d'être à l'écoute et de mettre à profit la gymnastique que demande la représentation d'une figure. Faire un triangle est une chose simple. Mais dire à une chose de trois angles et trois côtés que c'est un triangle, c'est s'approcher d'une vérité. Y mettre un nom, est de l'ordre du symbolique et clôt un discours. Or une vérité aussi simple que celle d'un triangle, dans l'activité artistique, cela paraît toujours corporé.




Certes, la vérité du triangle fait partie du corps de la géométrie, qui fait partie du corps de la mathématique. Mais en tant que tel, le triangle dans sa représentation fait corps d'une idée et donne un corps à une chose qui a trois angles et trois côtés. On se rend compte de la force de cette corporisation de la vérité lorsque l'on essaie de représenter des choses plus compliquées. À commencer par un tétraèdre qui est déjà un polyèdre, un volume qui fait appel à une "solidification de la sphère", comme on dit chez les pros ! J'essaie de défendre là une position antroposophique du corps de la vérité, ce qui est un double sens, puisque antroposophie veut dire corps de la sagesse. Aller plus loin, sera dire qu'il n'est de corps de la vérité qu'en tant qu'écran du refoulement.




La question de la Grâce en tant que manifestation de l'Autre ou sublimation de l'Autre bien au-delà de l'oeuvre artistique mais à travers elle, se pose naturellement aux abords des vérités de la géométrie. Est-il utile de rappeler l'inscription de Platon au-dessus de la porte du Lycée : "Nul n'entrera s'il n'est géomètre". Celui pour qui la devise était "Rien de trop", continue à faire réfléchir. Mais aussi l'entête de l'éthique de Spinoza "Ordine geometrica demonstrata". Ou revoyons les carrés d'Aurélie Nemours. L'ordre géométrique impose la vérité plus qu'il ne la suggère par les principes de la symétrie. Les structures de l'être s'y réfèrent.




Dans l'ordre des représentations, je ne serais pas un voyeur mais un voyageur. Au coeur du voir pour donner à voir, j'inclus l'âge et la question du temps. Ce déploiement du temps, en tant que vecteur de la quatrième dimension, ouvrira plus loin vers les structures hyperspaciales. Mais essayons de voyager dans les structures simples. Les polyèdres de Platon, structures en 3D à géométrie régulière, "solidification de la sphère" à proprement parler, ont abreuvé de leur essence les platoniciens, nombre avant eux et plus grand nombre après eux. Ce n'est pas rien d'avoir présent à l'esprit ces cinq polyèdres avec leurs corrélations métaphoriques relatives à chacun d'eux. Elles délimitent  autour de ces vérités symétriques, elles sont vraies en elles-mêmes et en leur dualité, les éléments naturels et les sciences qui y sont affectées.  Pour rappel :

a
 Tétraèdre  4 Triangles  - Feu
 Cube - Hexaèdre  6 Carrés  - Terre
 Octaèdre  8 Triangles  - Air
 Icosaèdre  20 Triangles  - Eau
 Dodécaèdre  12 Pentagones  - Éther





Mais où est donc passée Tettigonia ? Elle est là, sur l'écran du refoulement, enfin, sur l'oeuvre, enfin, sur le Noeud Borroméen alias Fauteuil d'Isis. La photo était floue. L'appareil était un pocket et le film diapos. Sur papier, ce n'est pas utilisable et j'avais besoin d'une image pas trop sotte pour une invitation d'exposition. J'étais très désemparé et revenais sur la colline avec une photo floue et pas de sauterelle en plein octobre. Je regardais encore une fois mes photos ratées et sortais de la maison. Sur le pas de la porte, sur la grande dalle en grès, elle était là, toute essoufflée, déjà endormie.




Elle a passé la nuit dans un bocal avec de l'herbe. On a discuté. Elle avait encore bien de la force pour sauter et tenter de s'échapper. Mais au matin, elle était plus calme. Par chance, le ciel était bleu. J'ai ressorti les trois grands rectangles, monté l'ensemble, et cette fois muni d'un bon appareil, cherché la sauterelle. Elle a été formidable, une vraie professionnelle de la pose artistique. En fait, elle n'avait plus la force de réaliser ses grands sauts de cinq à dix mètres, mais était encore assez vivante pour agiter ses grandes antennes et assurer son équilibre sur ses belles pattes de danseuse.




On a passé une heure ou deux à chercher l'angle et la pose. J'ai vidé un film de 36 photos, et me suis assis dans l'herbe, mesurant la chance et l'effort du travail accompli. En haut du fauteuil, elle bougeait à peine ses grandes antennes. Je l'ai prise entre deux doigts et l'ai posée sur le tissus du pantalon. On a bien eu quelques mots tendres tous les deux. Elle avait accompli son destin et avait offert les grandes équerres de ses pattes, sa belle tête carapaçonnée et la délicatesse de ses antennes comme la figure de proue d'une caravelle. Je sentais que c'était son dernier souffle. Un chant du cygne. Elle ne bougeait plus.




Ce qu'il y a de long dans les histoires, c'est l'attente. C'est de construire l'espérance. Détachement et chute de l'orgueil. Je pensais que quand tout est possible, rien est possible. Un projet est fait de quelques marches, de quelques pas alignés. L'imaginaire, le grand fleuve imaginaire qui traverse le pays du réel, ce Vater Rhein qui n'en fini pas de couler et d'aller se déverser dans la mer, finalement est à nos pieds. La seule chose que l'on puisse faire, est de naviguer dessus ou de construire un pont pour aller voir de l'autre côté s'il y a quelqu'un de vivant. Il n'est pas la gloire de la séparation, il est de l'eau en surplus, un trop plein de la vie.




La présence de l'autre, ça s'applique. On ne joue pas Vivaldi par hasard, mais parce qu'on l'a choisi. On apprend pas Rimbaud par ennui mais parce que l'on vibre à ses métaphores. On s'habille de l'autre, on chante sa musique sur son instrument, mais c'est plutôt que l'autre chante à travers nous. C'est un honneur que l'autre nous fait en nous prêtant sa musique ou son poème. Bien souvent ils sont morts. De toute façon, ils sont déjà inscrits dans leur oeuvre. Alors, c'est une grâce, un abandon de l'autre en nous-mêmes. C'est littéralement un don si nous savons le recevoir. L'Autre est virtuel à notre personne et cette étrangeté, cette virtualité, cette altérité s'applique en nous-mêmes. Il y a peut-être des exercices à faire pour entendre ainsi les arbres, les oiseaux de nuit, les fleuves ou les sources, ou les profondes voix mythologiques, les résonances du prochain. Isis parle en toute femme. Christ est toujours près des Emmaüs.




J'avais sur la colline d'autres poutres à assembler. Je voulais illustrer le début de l'espace courbe. Quand Einstein, en 1905, écrit la Relativité Restreinte, il lie déjà l'espace au temps dans une même entité, au niveau de l'atome. En 1915, il écrit la Relativité Générale et étend sa théorie au cosmos. Il considère un espace à quatre dimensions qu'il appelle [espace-temps] et dit qu'il est relatif par rapport à la vitesse de la lumière. C'est la célérité du photon qui détermine l'existentialité de notre univers. S'il n'y avait pas de temps, l'espace s'effondrerait sous sa propre masse. S'il n'y avait pas d'espace, le temps n'aurait rien où se déployer et ne pourrait se constituer. Je pense cependant que le temps englobe l'espace et qu'il en contient la moindre parcelle. Par la vitesse de l'onde lumineuse, l'espace se lie au temps et le temps à l'espace. Un lieu sans aucune lumière, pas même un souvenir, n'aurait pas de temps et pas même d'espace. Ce n'est plus un mystère, c'est l'effondrement de l'espace-temps au niveau des trous noirs.




En 1915, Einstein démontre théoriquement que l'espace se courbe aux abords des grandes masses et de la vitesse de la lumière. Il exprime ainsi le caractère géométrique de la gravitation. C'est quatre ans plus tard que la preuve est faite par l'expérience, lors de l'éclipse du soleil du 29 mai 1919, où l'on a pu observer des étoiles situées derrière le soleil. Les photons suivant la géométrie du champ gravitationnel avaient contourné le soleil, qui par sa très grande masse influe sur le champ, courbant ainsi l'espace. Au même moment historique, le graveur hollandais M.C. Escher commençait à graver des escaliers hélicoïdaux et des fontaines perpétuelles. Il s'agit de la même courbure de l'espace. Le plan est soumis à une torsion, centrée par le soleil ou par les lignes de perspective qu'utilise Escher.




On peut construire un plan à la manière d'Escher en prenant trois crayons et réalisant un triangle sur une table. À chaque angle, on met un crayon au-dessus de l'autre. On obtient ainsi un triskel dont on a parlé dans le Noeud Borroméen. Selon que l'on place les crayons dans le sens des aiguilles d'une montre dessus-dessous, on obtiendra un triskel qui tourne à droite, ou à gauche si on les met dessous-dessus. Ce triangle est un plan eschérien. Avec quatre crayons, on fera un plan carré eschérien. Ces plans sont plus ou moins courbés selon le rapprochement des crayons. Ils sont hélicoïdaux, ils suivent le dessin d'une hélice et ont un sens, à droite ou à gauche.





On peut ainsi construire avec six segments un tétraèdre eschérien. Si on y arrive, ce n'est pas facile, les quatre triangles tourneront dans le même sens. Avec 12 segments, on peut faire un cube ou un octaèdre eschérien. J'ai mis plus de quinze jours à trouver comment faire un octaèdre. Cube et octaèdre étant duaux, (un cube est inscrit au centre des faces d'un octaèdre et inversement), on pourrait passer d'un cube eschérien à un octaèdre eschérien par glissement des arêtes l'une sur l'autre. Les sommets d'un cube ont trois arêtes. S'ils s'ouvrent, ils formeront des triangles. Les faces carrées se fermeront et seront les sommets à quatre brins d'un octaèdre. Un cube dont les faces sont à droite, a les sommets à gauche et donnera un octaèdre, faces à gauche. Quand je serai équipé en logiciels 3D, je construirai des films d'animation dans ce genre.




J'ai choisi de construire un cube eschérien en poutres longues de 1 mètre et de section 10x10 cm. Croiser 12 poutres de cette taille ne s'improvise pas. J'ai commencé par prendre des baguettes de 4 mm et à faire quelques cubes en 4 cm. C'est déjà un joli petit tour d'adresse que de réussir à coller 12 petits bouts de bois en une figure symétrique et régulière. J'alternais cube tournant à droite et à gauche. Ceux dont les faces tournent à gauche sont plus faciles à réaliser pour un droitier. Il est à noter que dans un cube eschérien, il y a un changement de spin (sens de rotation) à chaque changement de dimension. Un cube dont les faces tournent à droite, aura un espace qui tourne à gauche (hélice des x, des y, des z). En redescendant l'échelle, on peut déduire : espace G, faces D, arêtes G, point D, et inversement pour l'autre sens. Mais qui me dira qu'un point dans une droite est orienté ?




J'ai cherché à vous voir, mais vous n'étiez pas là. Vous étiez en mon âme, vous parliez à voix basse dans un silence pesant. Je n'avais pas à regarder car ce que vous donniez, était votre regard. Nous avons vécu en communauté relationnelle. Cela ne s'invente pas. C'est uniquement donné. Les nuages ont une présence. Les arbres ont une force de tendresse. Les ouvertures de la figure n'appartiennent qu'à la figure. Il est absolument certain que personne ne peut s'aventurer sans invitation sur un chemin courbe et sinueux, où la vérité est bien souvent, pour ne pas dire toujours, liée à une perte. La figure s'applique en sa représentation au lieu vide, au lieu saint et entouré, préservé au coeur de l'être en temple du Nous. Seule l'invitation y mène. Et la figure, dans son hégémonie en est maître.




J'ai choisi de mettre en couleurs les petits segments de mes cubes eschériens. Il y a 12 segments. 12 = 3x4. Avec 3 couleurs, on peut montrer les trois directions de l'espace: hauteur, largeur, profondeur. Cela donne un cube eschérien fait du croisement de trois hélices à quatre brins. Avec quatre couleurs, c'est plus intéressant. Chaque couleur aura un segment dans chaque direction de l'espace. 3 bleus, 3 jaunes, 3 rouges, 3 verts. On peut jouer à resserrer le cube sur lui-même. On obtiendra une étoile à quatre triangles enchaînés.




J'ai augmenté la section des segments. 10 mm, 18 mm, 3 cm. Il y a une petite feuillure à tailler pour permettre le croisement des segments. La profondeur de la feuillure n'est pas proportionnelle à la section et à la longueur des segments, mais à la masse de l'ensemble. C'est comme pour un escalier, plus il tourne serré, plus les marches sont hautes et étroites. Déterminer la hauteur de la feuillure était hors de mes connaissances en calcul. Cela doit être possible avec la trigonométrie. J'ai fait ça à l'œil, corrigeant si nécessaire. Pour une section de 5 cm et des poutrelles de 5O cm, j'employais des clous de guidage au centre de la feuillure et de très nombreux élastiques pour le serrage. Toutes les feuillures bien encollées, on a le temps de tout mettre en place et de bien équilibrer l'ensemble avant de laisser sécher. C'est une journée de patience.




Les poutres de 1 m m'impressionnaient. J'ai bien préparé chaque poutre. Taillé la feuillure à la scie et au burin, raboté les angles, poncé les faces en bois debout et l'ensemble. J'ai peint les 12 poutres avec les 4 couleurs et ciré chacune. J'ai prévu deux trous par poutre pour de longue vis de 12 cm qui maintiendront l'ensemble. Je n'ai pas pu le monter sur la colline, car la maison ne l'aurait plus lâché, la porte est trop petite. Je l'ai monté à l'ombre de la Cathédrale à Strasbourg. Il trône maintenant dans ma cuisine. ça s'est passé sans problème, comme une lettre à la poste. Mais ce fut une journée euphorique. J'étais un peu ivre et quelques anges ont dû chanter, s'appliquant à suivre la chose ainsi manifestée.




Aujourd'hui, j'ai marché dans la neige. En pleine forêt, quatre cerfs se suivaient au galop. Ils avaient des bois de cinq à dix cors, de vraies branches sur la tête. Ils ont traversé le chemin derrière moi, montant vers la montagne. Plus loin des chasseurs semblaient les chercher. Je n'ai rien dit. Le sommet cachait ses Alpes dans la lumière de midi. Le froid piquait le visage. Je marchais vite. J'entendais les muses mais ne croyais que la foi, la nature immobile pétrifiée par le gel. Au soir dans la nuit sous la lampe, j'ai découvert qu'il y a deux possibilités de Noeud Borroméen avec trois couleurs. Dans l'un, le bleu est dans le rouge qui sera dans le jaune. Dans l'autre, le bleu est dans le jaune qui sera dans le rouge. C'est fondamentalement différent. Si le bleu reste transversal, Isis ressemble au dossier rouge, Osiris ressemble au dossier jaune. Ein Ehepaar. De plus, pour chacune des solutions, il y a trois manières de le poser. Cela fait six solutions. La vérité n'a jamais aimé être dévoilée. Je me sens très humble devant un tel ordre des choses.




Madame, comme vous êtes loin et proche. Quoi que je dise, quelle que soit ma plainte ou ma jouissance, vous en êtes la source, la cause, la fonction. Si je vous cherche, je ne vous trouve pas, si je me cherche, vous êtes mes mains, vous vous trouvez dans ce que je représente, si je vous prie, m'entendez-vous, si je regarde les arbres, vous parlez de vous-même. Quelle nuit a été la mienne d'attendre votre présence ? L'imperception de votre regard se pose en moi-même. C'est en moi-même que je vous aime. Je suis le temple de votre présence. Je sens votre main qui me guide au coeur de la mythologie du noeud. Vous êtes ce noeud mythologique. Je ne cesse de m'abaisser devant vous, devant ce savoir qui ne m'appartient pas, car ce savoir, c'est vous, cette nature, c'est vous-même.




J'ai cherché à trouver ce que représente un cube eschérien. Il montre clairement les trois directions de l'espace, et ceci quatre fois. C'est comme s'il était fait de quatre repères orthonormés. Il en est constitué, c'est son essence. De plus, il représente déjà une courbure de l'espace par le simple fait que les repères sont dessus-dessous. Certes, cette courbure ira s'augmentant au fur et à mesure que l'on resserre le cube. Il décrit une onde en tous cas fermée autour de lui-même. Chacun de ses plans écrit une onde en boucle avec quatre sommets et quatre creux. Je pense étrangement à la structure du photon: "onde et particule". À la vitesse de 300 000 km à la seconde, ce qui est une constante existentielle du photon, qu'est-ce qu'il peut bien contenir d'information, de mémoire, de données topologiques. Je ne suis malheureusement pas docteur en sciences physiques, mais c'est un sujet où la recherche mérite d'être poursuivie.




Un peu plus loin, je vois le photon comme un objet "a". Jacques Lacan a intitulé un de ses séminaires – le regard comme objet "a" – Le regard, c'est plus que de la lumière, c'est chargé de l'intention de celui qui regarde. C'est porteur du corps et en particulier du corps imaginaire. L'objet "a" est onde et particule. Cela ne se construit et ne se détruit qu'en langage, en corrélation signifiante. De là à dire que la lumière du soleil est le regard de Ré, notre vie s'en voit transformée. Je plaisante, mais les mythologies m'ont l'air infiniment plus riches que de simples histoires.




Sans aller plus loin, Tettigonia est sortie du pré. Elle est venue du jour pour se poser sur ma nuit, mon oeuvre. Elle a transformé la chose. Elle y a posé comme un regard, une présence. Elle m'a fasciné par son étrangeté à l'oeuvre, son incongruité dans le tableau, sa représentativité ludique au-delà de toute concrétion plastique. J'étais l'orgueil de mes poutres. Elle venait comme presque rien, une perle d'ailleurs, un brin de lumière, une occasion de charme. Elle a détourné mon intention d'établir une entité totale et imbue d'elle-même. Dans le champ du spectre, elle m'a indiqué une autre respiration, une gravitation de sauterelle, un élan de danseuse. Elle semblait agir au compas, déterminer sa possessivité du lieu, et s'évanouir au loin, telle Mélusine chargée de son destin.




Je l'avais perdue, et elle me revenait pour abandonner son dernier souffle. Elle me laissait son âme comme un vide en moi-même. Elle restait comme une flamme qui n'avait pas brûlé du feu mais d'une autre volonté, d'un autre désir, ou comme une note qui n'avait pas été dite. Le compositeur a mis un silence pour entendre ce qui n'a pas besoin d'être proféré. Cette place a un nom, et elle se découvre dans les lois universelles. Elle n'est pas la mort, elle est une porte qui ouvre plus loin le champ des représentations.




On peut appeler ça la castration symbolique. Il y a déjà beaucoup de littérature sur cette question. Le langage reste le roi, en dépit de nos sexes, de nos régressions, de nos hallucinations, de nos écrans. Le sujet se barre dans la chise de son désir. Le sujet fait une révérence à tous ceux auxquels il se réfère. Révérant, référent, déférent. Le transfert s'accompagne de tout le travail de défrichement nécessaire. Même avec un violoncelle, un burin ou un pinceau, il y a un sujet supposé savoir, quelque part un Bach, un Vermeer ou un Charlemagne. Nous avons tous droit à une identification. C'est ça la castration symbolique, c'est la révérence : je vous salue, Dame beauté.




Je ne sais comment cela est arrivé. Un professeur, voyant mes premiers polyèdres, m'a demandé de réaliser des empilements de tétraèdres. Correctement réalisé, cela donne une Hélice de Coxeter qui décrit une ligne droite en hélice à trois brins. J'avais bien collé cinq, six tétraèdres à la suite et par erreur, le septième s'est mis sur une face qui aurait dû rester libre. J'ai continué, mais l'hélice décrivait une courbe. Avec persévérance, j'ai pu empiler ainsi 96 Tétraèdres et fermer une roue strictement plane. Quel tohu-bohu ! J'avais vraiment trouvé quelque chose. Les professeurs de l'Université sont venus faire des commentaires. L'un d'eux, par calcul matriciel sur son ordinateur, a prouvé que la roue est bien plane. Mais elle ne ferme pas. Il y a un angle de 6°36'11''.




Cet angle a été appelé par les physiciens "la frustration géométrique". Déjà avec cinq tétraèdres autour d'une même arête, il y a un angle de frustration. Ou bien, un icosaèdre dont on essaie de faire des vingt triangles reliés au barycentre, vingt tétraèdres: ça craque comme l'écorce d'un marron. C'est par de tels systèmes que les structures moléculaires passent d'une organisation qui se frustre en 3D vers une organisation régulière en 4D. Cette frustration est une "castration symbolique" de la matière vers un système cohérent en d'autres dimensions.




On trouve aussi cette frustration dans le cycle des gammes musicales. Un instrumentiste à cordes joue sur le modèle de la gamme pythagoricienne. Ce système est construit sur l'échelle des quintes naturelles. Les valeurs y sont rationnelles. La quinte vaut un rapport géométrique de 3/2. Si l'on veut accorder un clavier et jouer dans toutes les tonalités, ce système est inadéquat. La douzième quinte qui devrait donner la même note que celle de départ sera plus haute d'un comma. J.S. Bach a résolu le problème en écrivant le clavier bien tempéré. L'octave est divisée en douze demi-tons strictement égaux. Le demi-ton tempéré est la douzième partie de l'octave et donc la racine douzième de 2. Cette valeur est irrationnelle. Le tempérament est une défrustration du cycle des tonalités. La première roue que j'ai construite, était fermée sur elle-même. J'avais très peu réduit les barreaux à gauche et à droite et le tour était joué. J'ai réalisé depuis une roue de 2,07 m de diamètre avec des arêtes de 20 cm. J'ai obtenu une frustration de 15 cm avec une grande précision.




Il est à noter que 96 est un chiffre parlant. 96 = 3x32. Il y a 32 pétales à la rosace de la Cathédrale de Strasbourg comme à Notre-Dame de Paris. Avec trois tétraèdres, on forme un bateau dont un tétraèdre fera la quille, l'un la proue et le troisième la poupe. On a donc 32 bateaux pour faire une roue. Toutes les quilles forment la circonférence de la roue en un trente-deux-gone. Les proues et poupes sont respectivement l'une contre l'autre. Quatre-vingt-seize, c'est aussi: 96 = 12x8. Si la roue forme le cadran d'une montre, cinq minutes seront huit tétraèdres. Si la roue forme les demi-tons d'une octave, un demi-ton sera huit tétraèdres, ce qui fait deux bateaux + 2/3 de bateau. Plastiquement, la frustration de 6°36'11" semble être l'exact comma manquant au tempérament. Sauf que c'est dans l'autre sens. Les quintes pythagoriciennes montent le si# plus haut que le do. La roue est donc fermée d'un comma de trop. En résumé, harmoniquement, la roue se chevauche, avec tempérament, elle se boucle, et géométriquement, elle est ouverte.




Comme elle était belle, étendue sur son lit de verdure, dans sa robe blanche, parsemée de roses. Les parfums caressaient son visage. Elle semblait irréelle, nimbée de lumière. Ses entrailles étaient dans un vase. Le vase était une cruche. Les hommes buvaient et n'avaient entendu qu'un ordre de mouche. Les mouches se suivaient comme des nuits. L'ordre était noir et divulgué. Il dépassait les limites, il englobait. Et rien n'était resté du sombre repas des trépassés. Elle semblait dormir et c'était un marbre, un spectre, une aurore dans une perle de rosée sur une toile d'araignée. Le jour n'avait fait aucun bruit. Il descendait. Il remontait. Il s'effaçait. Elle ouvrait les yeux.




On pourrait se demander ce qui passe dans le noeud, ce qui souffle dans les branches, ce qui vient se mettre dans le tore de l'écriture ou de l'art ou de la vie, le tore comme la roue de la fortune ou du destin, mais au cœur de la roue, dans l'ouvert, puisque le tore n'a pas besoin d'un axe, mais qu'il passe et trépasse et va plus loin rejoindre d'autres galaxies ; on pourrait se demander ce qu'il en est de la frustration et de l'objet de lumière qui vient en boucher le trou, et de l'univers du photon, danseur émérite, coinceur de l'espace temps ; on pourrait se demander ce qu'un transfert anime quand il met le supposé plus loin que soi et que tout ce soi revient en soi pour le dire, que l'on avait cru bien faire en agissant si petitement...
 


AW © 2003





Livre disponible en fomat 10 x 14,5 cm  –  65 p  –  Reliure grecquée, collée  –  Couverture plexiglas






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